Fiche de cours : Les inégalités
Mesurer un écart, comprendre pourquoi il se reproduit tout seul, et savoir ce qu'une politique publique peut y faire
I. Deux inégalités, pas une
Ce chapitre ne demande pas si c'est juste : c'est une question de philosophie politique. Il demande trois choses beaucoup plus modestes, et beaucoup plus utiles :
- Comment mesure-t-on un écart de ce genre, sans se payer de mots ?
- D'où vient-il, et pourquoi ne se referme-t-il pas tout seul ?
- Que peut y faire une politique publique, et à quel endroit exactement ?
- Quelques pays décollent tôt, d'autres un siècle et demi plus tard, d'autres pas encore : voilà les inégalités entre pays.
- À l'intérieur de chaque pays qui décolle, tout le monde ne monte pas au même rythme : voilà les inégalités au sein des pays.
Remarque : les niveaux dépendent énormément de la définition retenue. Un ratio calculé sur les revenus avant impôts et transferts et un ratio calculé après peuvent varier du simple au double dans le même pays, la même année. Toute comparaison exige donc de dire quel revenu on mesure (partie IV) et à quel stade.
II. La boîte à outils : déciles, ratios, parts
- Au sens strict, les déciles sont les neuf valeurs D_1, D_2, …, D_9 qui découpent la population ordonnée en dix groupes d'effectifs égaux. D_1 est le revenu tel que 10 % de la population gagne moins ; D_9 celui tel que 90 % gagne moins.
- Dans l'usage courant, on appelle aussi « déciles » les dix groupes eux-mêmes : le « premier décile » désigne alors les 10 % les plus modestes.
Remarque : le même découpage existe en quatre groupes (quartiles, trois bornes), en cent groupes (centiles, quatre-vingt-dix-neuf bornes) et en mille (millimes). Les hauts revenus s'étudient au centile, voire au dix-millième : à l'intérieur du dernier décile, l'écart est déjà considérable.
| Indicateur | Formule | À quelle question il répond |
|---|---|---|
| Rapport interdécile | \dfrac{D_9}{D_1} | quel écart entre le seuil d'entrée dans les 10 % du haut et le seuil de sortie des 10 % du bas ? |
| Ratio 90/10 | \dfrac{\bar{y}_{\text{dernier d\'ecile}}}{\bar{y}_{\text{premier d\'ecile}}} | quel écart entre les revenus moyens des deux groupes extrêmes ? |
| Part d'un groupe | \dfrac{\text{revenu du groupe}}{\text{revenu total}} \times 100 | quelle fraction du gâteau ce groupe emporte-t-il ? |
Remarque : le raccourci utile : la part d'un décile vaut son revenu moyen divisé par dix fois le revenu moyen général. Les effectifs disparaissent, puisqu'ils sont les mêmes au numérateur et au dénominateur. Ici : \tfrac{84\,000}{10 \times 24\,000} = 0{,}35.
Ils ne sont pas refaits ici : ils sont construits pas à pas dans le chapitre d'ATIE consacré aux distributions à un caractère.Le strict nécessaire pour lire la suite : le Gini est un nombre compris entre 0 et 1. Il vaut 0 si tout le monde a exactement le même revenu, et il s'approche de 1 quand une seule personne détient tout. Un Gini qui passe de 0,45 à 0,30 signale donc une distribution nettement plus égale.
👆 ▶ À toi : le ratio 90/10 d'un pays passe de 6 à 5, et pourtant la part du 1 % le plus riche augmente. Est-ce contradictoire ? Vérifie
La règle : chaque indicateur regarde un endroit précis de la distribution, et un seul. Le ratio 90/10 compare les deux extrémités larges (deux groupes de 10 % chacun). La part du 1 % regarde la toute pointe du haut.
L'application : supposons que le bas de la distribution soit soutenu (hausse d'un minimum social, hausse des bas salaires) tandis que les très hauts revenus progressent encore plus vite. Le revenu moyen du premier décile monte, donc le ratio 90/10 baisse. Dans le même temps, la pointe du haut capte une part croissante du total : la part du 1 % monte. Le milieu, lui, a pu stagner.
Interprétation du résultat : dire « les inégalités baissent » sans dire lesquelles n'a aucun sens. Une copie solide annonce toujours l'indicateur, la définition du revenu, et la partie de la distribution qu'elle commente.
III. Entre pays : la grande divergence, puis le rattrapage
- Non parce que le monde était égalitaire : à l'intérieur de chaque société, l'écart entre une aristocratie et une paysannerie était énorme.
- Mais parce que presque tout le monde vivait près du minimum vital. Il n'y avait pas de place, en bas, pour un écart de 1 à 20.
- Le mécanisme est cumulatif : une avance technologique finance l'investissement qui produit l'avance suivante. Un pourcentage de croissance supplémentaire, répété sur un siècle, sépare durablement deux pays.
- Les causes sont débattues, et il faut le dire en copie plutôt que de trancher : institutions protectrices de l'investissement, disponibilité du charbon, marchés d'outre-mer et empires coloniaux, structure des salaires incitant à mécaniser, diffusion des savoirs techniques.
- L'ordre de grandeur du résultat : vers 1980, l'écart de produit par habitant entre les pays les plus riches et les plus pauvres se comptait en dizaines, là où il se comptait en unités mille ans plus tôt.
Ce que la figure raconte, dans l'ordre :
- Il y a une quarantaine d'années, les silhouettes sont à des altitudes très différentes. Le décile le PLUS AISÉ d'un pays pauvre se situe en dessous du décile le plus MODESTE d'un pays riche. Autrement dit : à cette date, le pays où l'on naît compte davantage que la position qu'on y occupe.
- Aujourd'hui, les silhouettes se sont rapprochées, surtout par le haut du milieu : les grands pays émergents ont fortement monté. Les recouvrements deviennent nombreux : être aisé dans un pays intermédiaire peut désormais signifier un revenu supérieur à celui du bas d'un pays riche.
- Dans chaque silhouette, la dernière barre reste très détachée. Le dernier décile domine les neuf autres partout, y compris dans les pays les plus pauvres. C'est le sujet des parties IV à VI.
- Conclusion en une phrase : l'inégalité entre pays a diminué, tandis que l'inégalité au sein de nombreux pays augmentait. Les deux mouvements sont réels et simultanés.
| De quoi on parle | Unité comptée | Ce qu'elle a fait depuis 1980 |
|---|---|---|
| Inégalité entre pays, non pondérée | chaque PAYS compte pour un | peu de changement : un très petit pays pèse autant qu'un géant |
| Inégalité entre pays, pondérée par la population | chaque HABITANT compte pour un, mais tous ont le revenu moyen de leur pays | forte baisse : le rattrapage des pays très peuplés déplace des centaines de millions de personnes |
| Inégalité entre les individus du monde | chaque HABITANT compte pour un, avec SON revenu | baisse plus modérée : la convergence entre pays y est en partie compensée par la divergence à l'intérieur des pays |
Remarque : les travaux qui comparent ces trois notions, notamment ceux de Branko Milanovic, montrent aussi qui a gagné dans la période : fortement, les classes moyennes des grands émergents et le sommet mondial ; faiblement, les classes populaires et moyennes des pays à haut revenu. C'est le lien direct avec le chapitre précédent sur la mondialisation.
IV. Au sein des pays : quatre grandeurs à ne jamais mélanger
| Grandeur | Ce qu'elle contient | Flux ou stock ? | Degré d'inégalité |
|---|---|---|---|
| Revenu du travail | salaires, revenus d'activité indépendante | flux (par an) | déjà inégal, et il concerne surtout les actifs |
| Revenu marchand | revenu du travail + revenus du capital (loyers, intérêts, dividendes) | flux | plus inégal : le capital est très concentré |
| Revenu disponible | revenu marchand − impôts directs et cotisations + transferts monétaires | flux | nettement moins inégal : c'est l'effet de l'État-providence |
| Patrimoine | tout ce qui est possédé (logement, épargne, titres, entreprise), net des dettes | stock (à une date) | de très loin le plus concentré des quatre |
Remarque : un cinquième concept sert dans les comparaisons de niveau de vie : le revenu disponible du ménage divisé par le nombre d'unités de consommation. Deux personnes vivant ensemble ne dépensent pas deux fois ce que dépense une personne seule : on ne divise donc pas simplement par le nombre de têtes.
| Étape | Montant |
|---|---|
| Salaires nets perçus | 38 000 € |
| Loyer encaissé sur un studio et intérêts d'épargne | + 4 000 € |
| Revenu marchand | 42 000 € |
| Impôt sur le revenu | − 3 100 € |
| Allocations familiales et aide au logement | + 2 400 € |
| Revenu disponible | 41 300 € |
| Patrimoine net au 31 décembre | 210 000 € |
Et surtout : le patrimoine vaut ici cinq années de revenu disponible. Comparer un stock et un flux sans le dire n'a aucun sens ; les rapporter l'un à l'autre, en revanche, est très parlant.
Le creux (1950-1980) correspond à une croissance forte, une progression générale des salaires et un État social en expansion.
La branche remontante (depuis 1980) combine baisse de la progressivité de l'impôt, retour des revenus du capital, explosion des très hautes rémunérations et reconstitution des patrimoines. Elle est très marquée dans certains pays, modérée dans d'autres : c'est précisément ce qui interdit de la traiter comme une fatalité technologique.
👆 ▶ À toi : dans un pays, le Gini du revenu vaut 0,32 et celui du patrimoine 0,72. Comment est-ce possible ? Vérifie
La règle : le revenu est un flux annuel, le patrimoine un stock accumulé. Un stock additionne les écarts de flux de toutes les années passées, plus les héritages reçus, plus les plus-values.
L'application : deux ménages dont les revenus diffèrent de 20 % n'épargnent pas 20 % de plus l'un que l'autre. Le premier consacre l'essentiel de son revenu aux dépenses contraintes et n'épargne presque rien ; le second épargne une part croissante de son revenu. Après trente ans, l'écart de patrimoine se compte en multiples, pas en pourcentages. Ajoutons que le bas de la distribution a fréquemment un patrimoine net nul, voire négatif (dettes supérieures aux avoirs), ce qui pousse le Gini du patrimoine très haut.
Interprétation du résultat : un pays peut donc afficher une distribution de revenus assez resserrée et une distribution de patrimoines très concentrée. C'est pourquoi une politique qui ne regarde que les revenus laisse intacte la moitié la plus durable du problème.
V. D'où viennent les écarts ? Les dotations
- le patrimoine : hérité, reçu, ou accumulé ;
- le capital humain : santé, diplômes, compétences, expérience, maîtrise des codes sociaux ;
- les caractéristiques identitaires : genre, âge, origine réelle ou supposée, handicap, état de santé ;
- la nationalité et le lieu de résidence, qui déterminent à quels marchés et à quels droits on a accès.
C'est aussi ce qui explique la puissance économique du fait migratoire : changer de pays est, pour un individu, le levier de revenu le plus efficace qui existe. Et c'est le seul flux que la mondialisation n'a pas libéré (chapitre précédent).
Second hasard : la famille. Elle transmet quatre choses distinctes : un patrimoine, un capital humain (langue, lecture, aide aux devoirs, ambition scolaire), un réseau, et un lieu de vie (donc une école, un marché du travail local, un environnement).
Remarque : dire que ces facteurs sont puissants ne dit rien sur ce qu'il faudrait en faire : c'est un constat de mesure, pas une conclusion politique. En copie, on sépare toujours les deux.
- Les systèmes de castes, où la position sociale se transmet par naissance et où les mariages entre groupes sont proscrits.
- Les discriminations formalisées par le droit : ségrégation légale, restrictions d'accès à la propriété, au vote, à certaines professions. Elles ont été abolies dans de nombreux pays, mais leurs effets patrimoniaux se transmettent bien après l'abrogation des textes.
- La situation de nombreux peuples autochtones, cumulant dépossession foncière historique, éloignement des services publics et écarts persistants de santé et d'éducation.
| Composante de l'écart | Ce qu'elle recouvre |
|---|---|
| Temps de travail | temps partiel plus fréquent, interruptions de carrière : une partie de l'écart de revenu ANNUEL disparaît si l'on compare des salaires horaires |
| Ségrégation horizontale | concentration dans des secteurs et des métiers moins rémunérés, à qualification équivalente |
| Ségrégation verticale | sous-représentation dans les postes d'encadrement et de direction, le « plafond de verre » |
| Effet de la parentalité | décrochage salarial marqué après la naissance d'un enfant, très asymétrique entre les deux parents |
| Part résiduelle | ce qui reste « à poste et caractéristiques comparables » : c'est l'estimation la plus proche d'une discrimination salariale directe |
Remarque : les niveaux chiffrés varient selon le pays, l'année et l'indicateur (écart de revenu annuel, de salaire mensuel, de salaire horaire, « à poste comparable ») et se réduisent lentement. Toute copie qui avance un chiffre doit dire lequel des quatre elle cite : sans cela, le chiffre ne veut rien dire.
- \beta = 0 : le revenu des parents ne prédit rien. Société parfaitement mobile.
- \beta = 1 : le revenu se transmet intégralement. Société de castes.
- Les estimations réelles se situent, selon les pays, dans une fourchette large : de l'ordre de 0,15 à 0,20 dans les pays les plus mobiles, jusqu'à 0,50 et au-delà dans les moins mobiles.
Remarque : les travaux qui croisent inégalité de revenu et mobilité (la « courbe du Grand Gatsby », popularisée en 2012 à partir des données comparatives d'un ensemble de pays) montrent une association nette : les pays les plus inégaux sont aussi, en moyenne, les moins mobiles. Une association n'est pas une causalité, et il faut le dire ; mais elle ruine l'idée qu'une forte inégalité serait le prix d'une forte mobilité.
👆 ▶ À toi : dans deux pays, \beta = 0{,}2 et \beta = 0{,}5. Un écart de revenu de 100 sépare deux familles. Que reste-t-il après trois générations ? Vérifie
Pays mobile (\beta = 0{,}2) :\begin{aligned}E_3 &= 0{,}2^3 \times 100 \\ &= 0{,}008 \times 100 \\ &= 0{,}8\end{aligned}Pays peu mobile (\beta = 0{,}5) :\begin{aligned}E_3 &= 0{,}5^3 \times 100 \\ &= 0{,}125 \times 100 \\ &= 12{,}5\end{aligned}Interprétation du résultat : dans le premier pays, l'avantage de départ a pratiquement disparu à l'échelle des arrière-petits-enfants ; dans le second, il en subsiste encore un huitième. L'écart entre 0,2 et 0,5 paraît modeste : son effet, lui, est d'un facteur seize au bout de trois générations, parce que l'élasticité agit de façon multiplicative, pas additive.
Conclusion : ce n'est pas l'inégalité d'une année qui distingue le plus les sociétés, c'est la vitesse à laquelle elle s'efface.
VI. La conversion des dotations, et la boucle
Le même capital humain rapporte des revenus complètement différents selon le pays, l'époque et le secteur. La même parcelle de terre est un actif ou une charge selon qu'un titre de propriété est reconnu et défendable.
- Droit de propriété et droit des contrats : ils déterminent quels actifs sont valorisables, et par qui.
- Fiscalité des successions et des donations : elle décide de la part du patrimoine qui se transmet telle quelle. C'est le levier le plus direct sur la boucle ci-dessous.
- Système éducatif : gratuité, carte scolaire, sélection précoce ou tardive, financement des établissements. Il peut atténuer l'effet de la famille d'origine, ou l'amplifier.
- Droit du travail, salaire minimum, négociation collective : ils fixent le partage entre salaires et profits, et resserrent ou étalent l'éventail des salaires.
- Droit de la concurrence : une rente de monopole est un revenu qui ne rémunère aucune contribution supplémentaire.
- La mécanisation a d'abord substitué des machines à la force physique : elle a réduit la prime au travail pénible non qualifié.
- Le numérique automatise en priorité les tâches routinières et codifiables, y compris de bureau (saisie, contrôle, guichet). Ce sont typiquement des emplois de qualification intermédiaire : d'où la polarisation de l'emploi étudiée au chapitre précédent.
- Le progrès technique biaisé : quand la technologie est complémentaire des travailleurs qualifiés, elle augmente leur productivité et leur salaire, tandis qu'elle est substituable au travail qu'elle automatise. La demande relative se déplace, et l'écart de salaire s'écarte.
- Une intervention ponctuelle a un effet ponctuel. Verser un transfert une année corrige le tour en cours, pas la boucle. Pour agir sur la boucle, il faut intervenir sur les dotations (école, santé, héritage) ou sur les règles de la conversion.
- Il existe trois points d'entrée, et une politique publique choisit toujours, explicitement ou non, l'un des trois : agir sur les dotations de départ, sur les règles de conversion, ou sur les résultats. C'est exactement la distinction de la partie suivante.
VII. Pré-distribuer ou redistribuer ?
| Politiques PRÉ-distributives | Politiques REDISTRIBUTIVES | |
|---|---|---|
| Quand ? | avant : elles changent les dotations et les règles du jeu | après : elles corrigent le résultat produit par le marché |
| Sur quoi ? | revenu marchand lui-même | écart entre revenu marchand et revenu disponible |
| Exemples | école gratuite et de qualité, santé de la petite enfance, salaire minimum, négociation collective, droit de la concurrence, lutte contre les discriminations | impôt progressif sur le revenu, impôt sur les successions, prestations sociales, allocations logement, services publics gratuits |
| Force | agit sur la boucle elle-même, effets durables et cumulatifs | effet immédiat, mesurable, ciblable finement |
| Limite | effets lents : une réforme scolaire se juge sur vingt ans | ne change rien aux causes : il faut recommencer chaque année |
| Côté PRÉLÈVEMENTS | Côté DÉPENSES |
|---|---|
| Impôts directs (revenu, patrimoine, successions) : généralement progressifs, donc égalisateurs | Transferts monétaires : minima sociaux, allocations familiales, aides au logement, indemnités de chômage |
| Impôts indirects (TVA, accises) : régressifs rapportés au revenu, car les ménages modestes consomment une part plus grande de leur revenu | Transferts en nature : santé, école, crèche, transports publics, culture. Ils ne passent pas par le compte en banque, mais ils valent un revenu |
| Cotisations sociales : assises sur les salaires, souvent plafonnées, donc peu progressives | Assurances sociales : retraites, maladie, chômage |
La raison est arithmétique et se voit tout de suite. Un transfert de 6 000 € versé à un ménage qui perçoit 9 000 € de revenu marchand augmente son revenu des deux tiers. Le même montant prélevé sur un ménage qui en perçoit 200 000 € le réduit de 3 %. C'est le poids relatif du montant, et non le taux d'imposition, qui déplace la distribution.
Remarque : un système peut donc être très redistributif avec une fiscalité assez peu progressive, à condition que le VOLUME collecté soit élevé et que les dépenses soient largement ouvertes. Inversement, un impôt très progressif qui rapporte peu redistribue peu. En copie : ne jamais juger la redistribution sur les seuls taux marginaux.
| Pays fictif | Gini du revenu marchand | Gini du revenu disponible | Réduction |
|---|---|---|---|
| Nordavie | 0,48 | 0,28 | − 41,7 % |
| Solaria | 0,46 | 0,38 | − 17,4 % |
Remarque : les ordres de grandeur observés dans les pays à haut revenu, à la date de rédaction de cette fiche, vont dans le même sens : un Gini du revenu marchand souvent proche de 0,45 à 0,50, ramené à quelque chose comme 0,25 à 0,40 après impôts et transferts, avec de très gros écarts d'un pays à l'autre. Ces valeurs bougent : on les cite comme ordres de grandeur, jamais comme des constantes.
- Axe vertical : des plus aisés vers les plus modestes. C'est l'axe auquel on pense.
- Axe du risque : des chanceux vers les malchanceux. Celui qui n'a pas été malade cette année finance celui qui l'a été. Personne ne sait à l'avance de quel côté il sera.
- Axe du cycle de vie : des actifs vers les retraités et les enfants, donc, en grande partie, de soi-jeune vers soi-vieux.
Ces dispositifs ont pourtant de puissants effets redistributifs secondaires, pour trois raisons :
- ils comportent presque toujours des éléments non contributifs (minimum de pension, droits familiaux, périodes validées sans cotisation) ;
- les besoins et les risques ne sont pas répartis au hasard : la santé et l'exposition au chômage sont corrélées au revenu ;
- l'espérance de vie l'est aussi, ce qui joue en sens inverse pour les retraites : à pension égale, celui qui vit plus longtemps reçoit plus longtemps.
👆 ▶ À toi : la gratuité de l'école est-elle pré-distributive ou redistributive ? Et la TVA à taux réduit sur les produits alimentaires ? Vérifie
La règle : une politique est pré-distributive si elle agit sur les dotations ou les règles du jeu, avant que le marché n'ait formé les revenus.
L'application : l'école construit du capital humain chez des personnes qui n'ont encore aucun revenu marchand. Elle modifie la dotation avec laquelle elles entreront sur le marché du travail, donc le revenu marchand lui-même. C'est le point d'entrée « dotations » de la boucle.
La nuance à mentionner : l'école est aussi un transfert en nature dans l'année en cours, donc elle a également une composante redistributive immédiate. Les deux catégories ne sont pas étanches : ce qui compte est de savoir par quel canal l'effet passe.
2. La TVA à taux réduit sur l'alimentation : redistributive, et par l'impôt.
L'application : elle intervient après la formation du revenu, au moment de la dépense. Comme les ménages modestes consacrent une part plus grande de leur revenu à l'alimentation, un taux réduit sur ce poste atténue le caractère régressif de la TVA.
Interprétation du résultat : c'est cependant un instrument peu ciblé. Le taux réduit profite à tous les acheteurs, y compris les plus aisés, qui dépensent en valeur absolue davantage en alimentation. Un transfert monétaire ciblé du même coût budgétaire réduirait plus fortement les inégalités. C'est l'arbitrage classique entre simplicité et ciblage.
VIII. La pandémie : un révélateur et un amplificateur
- Révélateur : il rend visibles des écarts qui existaient déjà et que personne ne regardait. Rien de nouveau n'est créé ; ce qui change, c'est ce qu'on voit.
- Amplificateur : il aggrave réellement ces écarts, parce que le choc ne frappe pas tout le monde de la même façon et que les capacités d'absorption sont elles-mêmes inégales.
- Disparités territoriales : densité de population et conditions de transport quotidien, taille et confort des logements, accès aux soins et capacités hospitalières locales, part des emplois pouvant être exercés à distance. Deux territoires du même pays ont pu connaître des mortalités et des pertes d'activité très différentes.
- Disparités individuelles : l'âge (facteur de risque sanitaire majeur), le revenu, la situation professionnelle (emploi télétravaillable, emploi de première ligne exposé, emploi précaire interrompu sans compensation), le logement (surface par personne, présence d'un extérieur, qualité de la connexion), l'isolement (personnes seules, personnes âgées, jeunes en études).
- Disparités entre pays : capacités de dépistage et de soin, accès aux vaccins, marges budgétaires disponibles pour soutenir revenus et entreprises. Un pays qui peut emprunter à bas coût protège ses ménages ; un pays qui ne le peut pas ne le fait pas.
2. L'éducation. Les fermetures d'établissements ont produit des pertes d'apprentissage, et celles-ci ont été très inégalement réparties : équipement informatique, connexion, place pour travailler, disponibilité et capacité d'aide des parents, langue parlée à la maison.
Or le capital humain est une dotation. Une perte d'apprentissage n'est pas un épisode : elle entre dans la boucle de la partie VI et se convertit, des années plus tard, en écart de revenu, puis en écart de patrimoine, puis en écart de dotation pour la génération suivante. C'est l'exemple le plus net d'un choc temporaire à effet permanent.
IX. Conclusion : les cinq phrases à emporter
Si tu ne devais retenir que cinq choses de ce chapitre :
- Il y a deux inégalités, et elles bougent en sens contraire. Depuis quarante ans, l'écart entre pays se réduit pendant que l'écart au sein de nombreux pays s'accroît. Une phrase sur « les inégalités » qui ne dit pas laquelle des deux ne veut rien dire.
- Aucune mesure ne suffit seule. Ratio 90/10, part d'un décile, Gini, part du 1 % regardent des endroits différents de la distribution ; et le résultat dépend entièrement du revenu retenu (travail, marchand, disponible) et du stade (avant ou après redistribution).
- Le patrimoine est toujours plus concentré que le revenu, parce qu'il est un stock qui additionne les écarts passés, les héritages et les plus-values, là où le revenu n'est qu'un flux d'une année.
- L'inégalité est cumulative : dotations, conversion, résultats, transmission. Le résultat d'un tour devient la dotation du suivant. C'est cette boucle qui explique la stratification sociale, et c'est elle qu'une politique doit viser si elle veut des effets durables.
- Les institutions décident, et l'essentiel de la réduction vient des dépenses. Deux pays exposés à la même technologie et à la même mondialisation obtiennent des inégalités très différentes ; et un système redistribue d'abord par le volume et l'ouverture de ses dépenses, pas par ses seuls taux marginaux d'imposition.
- l'économie publique, qui étudie l'arbitrage entre efficacité et équité, la théorie de l'impôt optimal et la conception des transferts ;
- l'économie du travail, qui explique la formation des salaires, le rendement de l'éducation et les mécanismes de discrimination ;
- l'économie du développement, qui étudie les conditions du rattrapage et l'évaluation d'impact des politiques sociales.