Fiche de cours Logimaths | L1 Éco, GPEC

Fiche de cours : Les inégalités

Mesurer un écart, comprendre pourquoi il se reproduit tout seul, et savoir ce qu'une politique publique peut y faire

I. Deux inégalités, pas une


La question du chapitre Deux nouveau-nés arrivent le même jour, à deux mille kilomètres l'un de l'autre. Rien ne les distingue encore. Quarante ans plus tard, l'un gagnera vingt fois ce que gagne l'autre.
Ce chapitre ne demande pas si c'est juste : c'est une question de philosophie politique. Il demande trois choses beaucoup plus modestes, et beaucoup plus utiles :
  1. Comment mesure-t-on un écart de ce genre, sans se payer de mots ?
  2. D'où vient-il, et pourquoi ne se referme-t-il pas tout seul ?
  3. Que peut y faire une politique publique, et à quel endroit exactement ?
Et d'abord une distinction qu'il ne faut jamais perdre de vue : l'inégalité entre les pays et l'inégalité à l'intérieur de chaque pays sont deux objets différents. Elles peuvent parfaitement évoluer en sens contraire, et c'est précisément ce qui se passe depuis quarante ans.
La crosse de hockey Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, le niveau de vie moyen a été à peu près stable : on vivait comme ses arrière-grands-parents. Puis, à partir de la révolution industrielle, le produit par habitant décolle.
Le PIB par habitant dans le monde, depuis mille ans indice 100 vers l'an 1000 ; allure stylisée, ce sont les ordres de grandeur qui comptent PIB par habitant (indice) O année 400800 12001600 100012001400 160018002000 le manche : huit siècles presque plats on vit à peu près comme ses arrière-grands-parents la palette : deux siècles de décollage mais pas partout, ni en même temps
Cette forme a un surnom : la crosse de hockey. Un long manche presque horizontal, une palette qui monte à la verticale. Les niveaux exacts dépendent de la source et de la méthode de reconstitution : c'est l'allure qui fait consensus.
Et c'est là que le chapitre commence, car la crosse de hockey a un corollaire immédiat : le décollage n'a pas eu lieu partout, ni au même moment.
  • Quelques pays décollent tôt, d'autres un siècle et demi plus tard, d'autres pas encore : voilà les inégalités entre pays.
  • À l'intérieur de chaque pays qui décolle, tout le monde ne monte pas au même rythme : voilà les inégalités au sein des pays.
Une croissance qui enrichit un pays ne dit donc rien, à elle seule, de ce qui arrive aux gens qui y vivent. C'est pour cela qu'un chiffre de croissance ne remplace jamais une mesure d'inégalité.
Un premier chiffre : le ratio 90/10 Avant tout appareillage, une mesure suffit à faire sentir l'ordre de grandeur. On range la population du plus modeste au plus aisé, on coupe en dix groupes de même taille, et on compare le premier au dernier.
\text{ratio } 90/10 = \dfrac{\text{revenu moyen des } 10\,\% \text{ les plus ais\'es}}{\text{revenu moyen des } 10\,\% \text{ les plus modestes}}
Un ratio de 4 signifie que le dixième le plus aisé perçoit, en moyenne, quatre fois ce que perçoit le dixième le plus modeste. Selon les pays, les revenus retenus et les années, on rencontre des valeurs allant de l'ordre de 3 à plus de 20 : c'est un rapport de 1 à 7 entre les pays eux-mêmes, sur la manière dont ils étalent leurs revenus.

Remarque : les niveaux dépendent énormément de la définition retenue. Un ratio calculé sur les revenus avant impôts et transferts et un ratio calculé après peuvent varier du simple au double dans le même pays, la même année. Toute comparaison exige donc de dire quel revenu on mesure (partie IV) et à quel stade.

II. La boîte à outils : déciles, ratios, parts


Déciles : le mot désigne deux choses C'est la première source d'erreur du chapitre, et elle est purement lexicale.
  • Au sens strict, les déciles sont les neuf valeurs D_1, D_2, …, D_9 qui découpent la population ordonnée en dix groupes d'effectifs égaux. D_1 est le revenu tel que 10 % de la population gagne moins ; D_9 celui tel que 90 % gagne moins.
  • Dans l'usage courant, on appelle aussi « déciles » les dix groupes eux-mêmes : le « premier décile » désigne alors les 10 % les plus modestes.
Neuf bornes, dix groupes : retenir cette phrase évite la moitié des confusions. En copie, on précise toujours de quoi on parle.

Remarque : le même découpage existe en quatre groupes (quartiles, trois bornes), en cent groupes (centiles, quatre-vingt-dix-neuf bornes) et en mille (millimes). Les hauts revenus s'étudient au centile, voire au dix-millième : à l'intérieur du dernier décile, l'écart est déjà considérable.

Trois indicateurs, trois questions différentes Ils ne se remplacent pas : chacun répond à une question qui lui est propre.
IndicateurFormuleÀ quelle question il répond
Rapport interdécile\dfrac{D_9}{D_1}quel écart entre le seuil d'entrée dans les 10 % du haut et le seuil de sortie des 10 % du bas ?
Ratio 90/10\dfrac{\bar{y}_{\text{dernier d\'ecile}}}{\bar{y}_{\text{premier d\'ecile}}}quel écart entre les revenus moyens des deux groupes extrêmes ?
Part d'un groupe\dfrac{\text{revenu du groupe}}{\text{revenu total}} \times 100quelle fraction du gâteau ce groupe emporte-t-il ?
La différence entre les deux premiers n'est pas un détail. Le rapport interdécile compare deux bornes, donc il ignore complètement ce qui se passe au-delà de D_9. Le ratio 90/10 compare deux moyennes de groupes, donc il tient compte des très hauts revenus, qui tirent la moyenne du dernier groupe vers le haut. Sur les mêmes données, le second est toujours supérieur au premier.
La part d'un groupe, pas à pas Un pays fictif compte 10 millions de personnes. Le revenu moyen de l'ensemble est de 24 000 € par an. Les 10 % les plus aisés ont un revenu moyen de 84 000 €. Quelle part du revenu total détiennent-ils ?\begin{aligned}\text{revenu total} &= 10\,000\,000 \times 24\,000 && \quad \text{car } \text{effectif} \times \text{revenu moyen} \\ &= 240 \ \text{milliards}\end{aligned}\begin{aligned}\text{revenu du dernier d\'ecile} &= 1\,000\,000 \times 84\,000 && \quad \text{car } \text{le d\'ecile compte } 10\,\% \text{ de la population} \\ &= 84 \ \text{milliards}\end{aligned}\begin{aligned}\text{part} &= \dfrac{84}{240} \times 100 \\ &= 35\end{aligned}Interprétation du résultat : les 10 % les plus aisés perçoivent 35 % du revenu total du pays, soit trois fois et demie ce que « leur part de population » leur donnerait dans un partage strictement égal.

Remarque : le raccourci utile : la part d'un décile vaut son revenu moyen divisé par dix fois le revenu moyen général. Les effectifs disparaissent, puisqu'ils sont les mêmes au numérateur et au dénominateur. Ici : \tfrac{84\,000}{10 \times 24\,000} = 0{,}35.

🎮 Entraîne-toi : calcule un ratio 90/10
Divise le revenu moyen des 10 % les plus aisés par celui des 10 % les plus modestes. Réponse avec une virgule si besoin.
ratio 90/10 =
🎮 Entraîne-toi : quelle part du gâteau ?
Rappel : la part d'un décile vaut son revenu moyen divisé par DIX fois le revenu moyen général.
part =  %
🎮 Entraîne-toi : lis un partage par déciles
Additionne les parts des déciles concernés, en partant du plus modeste.
part cumulée =  %
⚠️ Lorenz et Gini : c'est ailleurs La courbe de Lorenz et le coefficient de Gini sont les deux outils de synthèse d'une distribution, et ils reviennent constamment dans la suite de cette fiche (parties VII et VIII).
Ils ne sont pas refaits ici : ils sont construits pas à pas dans le chapitre d'ATIE consacré aux distributions à un caractère.
📊 ATIE : indicateurs de concentration (Lorenz et Gini)
Le strict nécessaire pour lire la suite : le Gini est un nombre compris entre 0 et 1. Il vaut 0 si tout le monde a exactement le même revenu, et il s'approche de 1 quand une seule personne détient tout. Un Gini qui passe de 0,45 à 0,30 signale donc une distribution nettement plus égale.
👆 À toi : le ratio 90/10 d'un pays passe de 6 à 5, et pourtant la part du 1 % le plus riche augmente. Est-ce contradictoire ? Vérifie
Non, ce n'est pas contradictoire, et c'est même une configuration fréquente.
La règle : chaque indicateur regarde un endroit précis de la distribution, et un seul. Le ratio 90/10 compare les deux extrémités larges (deux groupes de 10 % chacun). La part du 1 % regarde la toute pointe du haut.
L'application : supposons que le bas de la distribution soit soutenu (hausse d'un minimum social, hausse des bas salaires) tandis que les très hauts revenus progressent encore plus vite. Le revenu moyen du premier décile monte, donc le ratio 90/10 baisse. Dans le même temps, la pointe du haut capte une part croissante du total : la part du 1 % monte. Le milieu, lui, a pu stagner.
Interprétation du résultat : dire « les inégalités baissent » sans dire lesquelles n'a aucun sens. Une copie solide annonce toujours l'indicateur, la définition du revenu, et la partie de la distribution qu'elle commente.

III. Entre pays : la grande divergence, puis le rattrapage


Un monde presque « plat », il y a mille ans Vers l'an 1000, les écarts de niveau de vie entre les grandes régions du monde étaient faibles, au sens où on l'entend aujourd'hui : de l'ordre de 1 à 2, peut-être 1 à 3.
  • Non parce que le monde était égalitaire : à l'intérieur de chaque société, l'écart entre une aristocratie et une paysannerie était énorme.
  • Mais parce que presque tout le monde vivait près du minimum vital. Il n'y avait pas de place, en bas, pour un écart de 1 à 20.
Les inégalités mondiales étaient donc surtout des inégalités internes aux sociétés. La suite va renverser complètement ce rapport.
La grande divergence On appelle grande divergence l'écartement des trajectoires nationales à partir de la fin du XVIIIe siècle : quelques pays entrent dans une croissance auto-entretenue du produit par habitant, les autres restent sur le manche de la crosse.
  • Le mécanisme est cumulatif : une avance technologique finance l'investissement qui produit l'avance suivante. Un pourcentage de croissance supplémentaire, répété sur un siècle, sépare durablement deux pays.
  • Les causes sont débattues, et il faut le dire en copie plutôt que de trancher : institutions protectrices de l'investissement, disponibilité du charbon, marchés d'outre-mer et empires coloniaux, structure des salaires incitant à mécaniser, diffusion des savoirs techniques.
  • L'ordre de grandeur du résultat : vers 1980, l'écart de produit par habitant entre les pays les plus riches et les plus pauvres se comptait en dizaines, là où il se comptait en unités mille ans plus tôt.
Voir la distribution mondiale d'un seul coup d'œil La figure ci-dessous range les pays du plus pauvre au plus riche et donne, pour chacun, dix barres : une par décile de sa population. Chaque pays devient une petite silhouette de ville, et le monde une ligne d'horizon.
La distribution mondiale des revenus, pays par pays et décile par décile échelle logarithmique ; dix barres par pays, une par décile ; la barre rose est le dernier décile Il y a une quarantaine d'années quelques pays très haut, tous les autres très bas 1 10 100 Aujourd'hui les émergents ont monté ; l'écart entre pays s'est resserré 1 10 100 pays lesplus pauvres pays à faiblerevenu pays à revenuintermédiaire grands paysémergents pays à hautrevenu deux mouvements en même temps : les pays se rapprochent, et dans chaque pays la dernière barre reste très détachée
Deux lectures, et il faut faire les deux : horizontalement on lit les écarts entre pays (les silhouettes sont-elles à la même altitude ?) ; à l'intérieur d'une silhouette on lit l'inégalité dans le pays (la dernière barre est-elle très détachée ?). Attention à l'échelle logarithmique : chaque graduation vaut dix fois la précédente, ce qui écrase visuellement des écarts pourtant énormes.

Ce que la figure raconte, dans l'ordre :

  1. Il y a une quarantaine d'années, les silhouettes sont à des altitudes très différentes. Le décile le PLUS AISÉ d'un pays pauvre se situe en dessous du décile le plus MODESTE d'un pays riche. Autrement dit : à cette date, le pays où l'on naît compte davantage que la position qu'on y occupe.
  2. Aujourd'hui, les silhouettes se sont rapprochées, surtout par le haut du milieu : les grands pays émergents ont fortement monté. Les recouvrements deviennent nombreux : être aisé dans un pays intermédiaire peut désormais signifier un revenu supérieur à celui du bas d'un pays riche.
  3. Dans chaque silhouette, la dernière barre reste très détachée. Le dernier décile domine les neuf autres partout, y compris dans les pays les plus pauvres. C'est le sujet des parties IV à VI.
  4. Conclusion en une phrase : l'inégalité entre pays a diminué, tandis que l'inégalité au sein de nombreux pays augmentait. Les deux mouvements sont réels et simultanés.
⚠️ Trois « inégalités mondiales » à ne pas confondre Le même mot recouvre trois calculs différents, qui ne donnent ni les mêmes chiffres ni les mêmes conclusions.
De quoi on parleUnité comptéeCe qu'elle a fait depuis 1980
Inégalité entre pays, non pondéréechaque PAYS compte pour unpeu de changement : un très petit pays pèse autant qu'un géant
Inégalité entre pays, pondérée par la populationchaque HABITANT compte pour un, mais tous ont le revenu moyen de leur paysforte baisse : le rattrapage des pays très peuplés déplace des centaines de millions de personnes
Inégalité entre les individus du mondechaque HABITANT compte pour un, avec SON revenubaisse plus modérée : la convergence entre pays y est en partie compensée par la divergence à l'intérieur des pays
L'erreur type : lire une baisse de l'inégalité entre pays et conclure que « les inégalités reculent dans le monde ». Ce n'est vrai que pour l'un des trois calculs, et le troisième, qui est le plus proche de la question posée, bouge beaucoup moins.

Remarque : les travaux qui comparent ces trois notions, notamment ceux de Branko Milanovic, montrent aussi qui a gagné dans la période : fortement, les classes moyennes des grands émergents et le sommet mondial ; faiblement, les classes populaires et moyennes des pays à haut revenu. C'est le lien direct avec le chapitre précédent sur la mondialisation.

IV. Au sein des pays : quatre grandeurs à ne jamais mélanger


Du salaire brut au niveau de vie Annoncer « l'inégalité de revenu vaut tant » sans dire quel revenu est la faute la plus coûteuse du chapitre : les quatre grandeurs ci-dessous donnent des résultats très différents sur la même population.
GrandeurCe qu'elle contientFlux ou stock ?Degré d'inégalité
Revenu du travailsalaires, revenus d'activité indépendanteflux (par an)déjà inégal, et il concerne surtout les actifs
Revenu marchandrevenu du travail + revenus du capital (loyers, intérêts, dividendes)fluxplus inégal : le capital est très concentré
Revenu disponiblerevenu marchand impôts directs et cotisations + transferts monétairesfluxnettement moins inégal : c'est l'effet de l'État-providence
Patrimoinetout ce qui est possédé (logement, épargne, titres, entreprise), net des dettesstock (à une date)de très loin le plus concentré des quatre
Flux contre stock : la distinction décisive. Un revenu se mesure sur une période (tant d'euros par an) ; un patrimoine se mesure à une date (tant d'euros au 31 décembre). Le patrimoine est l'accumulation des flux passés, à laquelle s'ajoutent les héritages et les plus-values. C'est pourquoi il est toujours plus concentré que le revenu : il additionne les écarts au lieu de les mesurer une fois.

Remarque : un cinquième concept sert dans les comparaisons de niveau de vie : le revenu disponible du ménage divisé par le nombre d'unités de consommation. Deux personnes vivant ensemble ne dépensent pas deux fois ce que dépense une personne seule : on ne divise donc pas simplement par le nombre de têtes.

Le même ménage, quatre chiffres Un ménage fictif de deux adultes actifs sur une année :
ÉtapeMontant
Salaires nets perçus38 000 €
Loyer encaissé sur un studio et intérêts d'épargne+ 4 000 €
Revenu marchand42 000 €
Impôt sur le revenu− 3 100 €
Allocations familiales et aide au logement+ 2 400 €
Revenu disponible41 300 €
Patrimoine net au 31 décembre210 000 €
Interprétation du résultat : le revenu disponible est ici très proche du revenu marchand, parce que ce ménage se situe autour du milieu de la distribution : il paie et il reçoit à peu près autant. L'écart entre les deux colonnes se creuserait fortement pour un ménage du premier décile (qui reçoit beaucoup plus qu'il ne paie) et pour un ménage du dernier centile (l'inverse).
Et surtout : le patrimoine vaut ici cinq années de revenu disponible. Comparer un stock et un flux sans le dire n'a aucun sens ; les rapporter l'un à l'autre, en revanche, est très parlant.
La courbe en U des hauts revenus L'histoire longue de la part détenue par le sommet de la distribution ne dessine ni une droite ni un hasard : elle dessine un U.
Part du revenu total détenue par le 1 % le plus riche deux pays stylisés ; allure de long terme, pas des valeurs à commenter au dixième près part du revenu total (en %) O année 51015 2025 190019201940 196019802000 2020 guerres, destructions, impôt progressif pays A pays B le creux du U vers 1980
Deux pays stylisés, pour montrer que la remontée n'a rien d'automatique : le pays A revient à son niveau du début du XXe siècle, le pays B remonte trois fois moins. À trajectoire économique comparable, ce sont les choix institutionnels qui font la différence (partie VI).
La branche descendante (1914-1950) ne vient pas d'un mouvement spontané : destructions matérielles des deux guerres, faillites et inflation qui effacent des patrimoines financiers, puis mise en place d'un impôt sur le revenu et d'un impôt sur les successions fortement progressifs.
Le creux (1950-1980) correspond à une croissance forte, une progression générale des salaires et un État social en expansion.
La branche remontante (depuis 1980) combine baisse de la progressivité de l'impôt, retour des revenus du capital, explosion des très hautes rémunérations et reconstitution des patrimoines. Elle est très marquée dans certains pays, modérée dans d'autres : c'est précisément ce qui interdit de la traiter comme une fatalité technologique.
👆 À toi : dans un pays, le Gini du revenu vaut 0,32 et celui du patrimoine 0,72. Comment est-ce possible ? Vérifie
C'est non seulement possible, c'est la situation NORMALE dans tous les pays où les deux grandeurs sont mesurées.
La règle : le revenu est un flux annuel, le patrimoine un stock accumulé. Un stock additionne les écarts de flux de toutes les années passées, plus les héritages reçus, plus les plus-values.
L'application : deux ménages dont les revenus diffèrent de 20 % n'épargnent pas 20 % de plus l'un que l'autre. Le premier consacre l'essentiel de son revenu aux dépenses contraintes et n'épargne presque rien ; le second épargne une part croissante de son revenu. Après trente ans, l'écart de patrimoine se compte en multiples, pas en pourcentages. Ajoutons que le bas de la distribution a fréquemment un patrimoine net nul, voire négatif (dettes supérieures aux avoirs), ce qui pousse le Gini du patrimoine très haut.
Interprétation du résultat : un pays peut donc afficher une distribution de revenus assez resserrée et une distribution de patrimoines très concentrée. C'est pourquoi une politique qui ne regarde que les revenus laisse intacte la moitié la plus durable du problème.

V. D'où viennent les écarts ? Les dotations


Dotation On appelle dotation d'un individu l'ensemble de ce qu'il apporte avec lui sur les marchés : ce qu'il possède, ce qu'il sait faire, et ce que la société fait de ce qu'il est.
  • le patrimoine : hérité, reçu, ou accumulé ;
  • le capital humain : santé, diplômes, compétences, expérience, maîtrise des codes sociaux ;
  • les caractéristiques identitaires : genre, âge, origine réelle ou supposée, handicap, état de santé ;
  • la nationalité et le lieu de résidence, qui déterminent à quels marchés et à quels droits on a accès.
Deux de ces quatre lignes ne se choisissent pas du tout, et une troisième se choisit très peu. C'est ce qui fait de la dotation un objet économique et politique à la fois.
Les deux hasards de la naissance Premier hasard : le pays. C'est, statistiquement, le facteur le plus puissant du revenu d'une personne à l'échelle mondiale. Deux personnes de même âge, de même diplôme et de même métier peuvent avoir des revenus séparés d'un facteur dix selon leur pays de résidence. On parle parfois de prime de citoyenneté : une rente qui ne tient ni au mérite ni à l'effort, mais au lieu de naissance.
C'est aussi ce qui explique la puissance économique du fait migratoire : changer de pays est, pour un individu, le levier de revenu le plus efficace qui existe. Et c'est le seul flux que la mondialisation n'a pas libéré (chapitre précédent).
Second hasard : la famille. Elle transmet quatre choses distinctes : un patrimoine, un capital humain (langue, lecture, aide aux devoirs, ambition scolaire), un réseau, et un lieu de vie (donc une école, un marché du travail local, un environnement).

Remarque : dire que ces facteurs sont puissants ne dit rien sur ce qu'il faudrait en faire : c'est un constat de mesure, pas une conclusion politique. En copie, on sépare toujours les deux.

Inégalités catégorielles Une inégalité est catégorielle quand elle sépare des groupes définis par une appartenance, et non par la position individuelle sur un marché.
  • Les systèmes de castes, où la position sociale se transmet par naissance et où les mariages entre groupes sont proscrits.
  • Les discriminations formalisées par le droit : ségrégation légale, restrictions d'accès à la propriété, au vote, à certaines professions. Elles ont été abolies dans de nombreux pays, mais leurs effets patrimoniaux se transmettent bien après l'abrogation des textes.
  • La situation de nombreux peuples autochtones, cumulant dépossession foncière historique, éloignement des services publics et écarts persistants de santé et d'éducation.
L'apport analytique est important : ces inégalités sont durables parce que la frontière du groupe est protégée. Elles ne se dissolvent pas avec la croissance, et une politique aveugle aux catégories peut les laisser intactes.
L'écart de rémunération entre les femmes et les hommes C'est l'inégalité catégorielle la mieux documentée. Son analyse est un modèle de méthode : on décompose avant de conclure.
Composante de l'écartCe qu'elle recouvre
Temps de travailtemps partiel plus fréquent, interruptions de carrière : une partie de l'écart de revenu ANNUEL disparaît si l'on compare des salaires horaires
Ségrégation horizontaleconcentration dans des secteurs et des métiers moins rémunérés, à qualification équivalente
Ségrégation verticalesous-représentation dans les postes d'encadrement et de direction, le « plafond de verre »
Effet de la parentalitédécrochage salarial marqué après la naissance d'un enfant, très asymétrique entre les deux parents
Part résiduellece qui reste « à poste et caractéristiques comparables » : c'est l'estimation la plus proche d'une discrimination salariale directe
Deux erreurs symétriques à éviter. Réduire l'écart total à de la discrimination directe ignore quatre composantes sur cinq. Mais réduire l'écart à sa seule part résiduelle est une erreur au moins aussi grande : les autres composantes ne sont pas des choix neutres, elles résultent de normes sociales, de l'organisation du travail et de la répartition des tâches domestiques. L'orientation scolaire elle-même est fortement genrée bien avant l'entrée sur le marché du travail.

Remarque : les niveaux chiffrés varient selon le pays, l'année et l'indicateur (écart de revenu annuel, de salaire mensuel, de salaire horaire, « à poste comparable ») et se réduisent lentement. Toute copie qui avance un chiffre doit dire lequel des quatre elle cite : sans cela, le chiffre ne veut rien dire.

Mobilité intergénérationnelle : mesurer l'hérédité sociale La question n'est plus « quel est l'écart ? » mais « cet écart se transmet-il ? ». On l'estime par une élasticité intergénérationnelle \beta :
\ln y_{\text{enfant}} = \alpha + \beta \ln y_{\text{parent}} + \varepsilon
\beta se lit directement : si le revenu des parents est supérieur de 10 %, celui des enfants est en moyenne supérieur de 10\beta %.
  • \beta = 0 : le revenu des parents ne prédit rien. Société parfaitement mobile.
  • \beta = 1 : le revenu se transmet intégralement. Société de castes.
  • Les estimations réelles se situent, selon les pays, dans une fourchette large : de l'ordre de 0,15 à 0,20 dans les pays les plus mobiles, jusqu'à 0,50 et au-delà dans les moins mobiles.
La lecture qui compte : \beta indique la fraction de l'écart qui survit à chaque génération. Un écart initial E_0 devient, après n générations :
E_n = \beta^n \times E_0
Avec \beta = 0{,}2, il ne reste que 4 % de l'écart au bout de deux générations. Avec \beta = 0{,}5, il en reste encore 25 % à la deuxième génération, 12,5 % à la troisième : il faut quatre générations pour descendre sous 10 %.

Remarque : les travaux qui croisent inégalité de revenu et mobilité (la « courbe du Grand Gatsby », popularisée en 2012 à partir des données comparatives d'un ensemble de pays) montrent une association nette : les pays les plus inégaux sont aussi, en moyenne, les moins mobiles. Une association n'est pas une causalité, et il faut le dire ; mais elle ruine l'idée qu'une forte inégalité serait le prix d'une forte mobilité.

👆 À toi : dans deux pays, \beta = 0{,}2 et \beta = 0{,}5. Un écart de revenu de 100 sépare deux familles. Que reste-t-il après trois générations ? Vérifie
On applique E_n = \beta^n \times E_0 avec E_0 = 100 et n = 3.
Pays mobile (\beta = 0{,}2) :\begin{aligned}E_3 &= 0{,}2^3 \times 100 \\ &= 0{,}008 \times 100 \\ &= 0{,}8\end{aligned}Pays peu mobile (\beta = 0{,}5) :\begin{aligned}E_3 &= 0{,}5^3 \times 100 \\ &= 0{,}125 \times 100 \\ &= 12{,}5\end{aligned}Interprétation du résultat : dans le premier pays, l'avantage de départ a pratiquement disparu à l'échelle des arrière-petits-enfants ; dans le second, il en subsiste encore un huitième. L'écart entre 0,2 et 0,5 paraît modeste : son effet, lui, est d'un facteur seize au bout de trois générations, parce que l'élasticité agit de façon multiplicative, pas additive.
Conclusion : ce n'est pas l'inégalité d'une année qui distingue le plus les sociétés, c'est la vitesse à laquelle elle s'efface.

VI. La conversion des dotations, et la boucle


Une dotation ne vaut rien en soi Un diplôme, une maison, une compétence n'ont pas de valeur intrinsèque : ils valent ce que l'organisation économique et sociale leur permet de rapporter. C'est l'étape de conversion, et c'est là que tout se joue.
Le même capital humain rapporte des revenus complètement différents selon le pays, l'époque et le secteur. La même parcelle de terre est un actif ou une charge selon qu'un titre de propriété est reconnu et défendable.
Le rôle des institutions Les institutions sont les règles du jeu de la conversion. Elles ne sont ni neutres ni naturelles : elles sont choisies, et elles peuvent être changées.
  • Droit de propriété et droit des contrats : ils déterminent quels actifs sont valorisables, et par qui.
  • Fiscalité des successions et des donations : elle décide de la part du patrimoine qui se transmet telle quelle. C'est le levier le plus direct sur la boucle ci-dessous.
  • Système éducatif : gratuité, carte scolaire, sélection précoce ou tardive, financement des établissements. Il peut atténuer l'effet de la famille d'origine, ou l'amplifier.
  • Droit du travail, salaire minimum, négociation collective : ils fixent le partage entre salaires et profits, et resserrent ou étalent l'éventail des salaires.
  • Droit de la concurrence : une rente de monopole est un revenu qui ne rémunère aucune contribution supplémentaire.
C'est la meilleure explication disponible du fait que deux pays exposés à la même technologie et à la même mondialisation affichent des trajectoires d'inégalité aussi différentes que les pays A et B de la partie IV.
Le rôle de la technologie La technologie ne remplace pas des « métiers », elle remplace des tâches. Cette précision change toute l'analyse.
  • La mécanisation a d'abord substitué des machines à la force physique : elle a réduit la prime au travail pénible non qualifié.
  • Le numérique automatise en priorité les tâches routinières et codifiables, y compris de bureau (saisie, contrôle, guichet). Ce sont typiquement des emplois de qualification intermédiaire : d'où la polarisation de l'emploi étudiée au chapitre précédent.
  • Le progrès technique biaisé : quand la technologie est complémentaire des travailleurs qualifiés, elle augmente leur productivité et leur salaire, tandis qu'elle est substituable au travail qu'elle automatise. La demande relative se déplace, et l'écart de salaire s'écarte.
Le « winner takes all ». Certaines activités ont un coût de reproduction quasi nul : un logiciel, un morceau de musique, une plateforme. Le meilleur peut alors servir le monde entier presque au même coût que dix mille personnes, et la rémunération se concentre sur une poignée d'acteurs. On parle depuis les travaux de Sherwin Rosen (1981) d'économie des superstars : un écart de qualité minuscule peut produire un écart de revenu gigantesque, parce que l'élargissement du marché rend le classement plus rentable que le niveau.
La boucle : pourquoi l'écart se reproduit tout seul Voici l'idée centrale de la partie, et sans doute du chapitre entier : le résultat d'un tour devient la dotation du tour suivant.
Les inégalités ne sont pas un état, ce sont des boucles 1. DOTATIONS patrimoine reçu, capital humain, caractéristiques identitaires, pays et famille de naissance 2. CONVERSION marché du travail et du capital, institutions (droit, école, impôt), technologie et taille du marché 3. RÉSULTATS revenus inégaux, patrimoines encore plus inégaux, accès inégal aux services 4. TRANSMISSION héritage et donations, école, réseau, lieu de vie, santé : la dotation de la génération suivante chaque tour de boucle élargit l'écart de départ c'est là que les politiques publiques peuvent intervenir : sur les dotations, sur la conversion, ou sur les résultats
Une inégalité n'est pas une photographie, c'est un mécanisme qui tourne. C'est ce qui explique la stratification sociale : des groupes durables, séparés non par un écart de revenu d'une année, mais par un écart entretenu sur des générations.
Deux conséquences pratiques, et elles sont importantes.
  1. Une intervention ponctuelle a un effet ponctuel. Verser un transfert une année corrige le tour en cours, pas la boucle. Pour agir sur la boucle, il faut intervenir sur les dotations (école, santé, héritage) ou sur les règles de la conversion.
  2. Il existe trois points d'entrée, et une politique publique choisit toujours, explicitement ou non, l'un des trois : agir sur les dotations de départ, sur les règles de conversion, ou sur les résultats. C'est exactement la distinction de la partie suivante.

VII. Pré-distribuer ou redistribuer ?


Deux familles de politiques La distinction porte sur le moment de l'intervention, avant ou après la formation des revenus par le marché.
Politiques PRÉ-distributivesPolitiques REDISTRIBUTIVES
Quand ?avant : elles changent les dotations et les règles du jeuaprès : elles corrigent le résultat produit par le marché
Sur quoi ?revenu marchand lui-mêmeécart entre revenu marchand et revenu disponible
Exemplesécole gratuite et de qualité, santé de la petite enfance, salaire minimum, négociation collective, droit de la concurrence, lutte contre les discriminationsimpôt progressif sur le revenu, impôt sur les successions, prestations sociales, allocations logement, services publics gratuits
Forceagit sur la boucle elle-même, effets durables et cumulatifseffet immédiat, mesurable, ciblable finement
Limiteeffets lents : une réforme scolaire se juge sur vingt ansne change rien aux causes : il faut recommencer chaque année
Elles ne s'opposent pas, elles se complètent. La pré-distribution sans redistribution laisse sans réponse les situations déjà constituées ; la redistribution sans pré-distribution soigne un symptôme qui se reforme indéfiniment.
L'État-providence a deux côtés On ne peut pas juger un système redistributif en ne regardant que les impôts. Il faut lire les deux colonnes.
Côté PRÉLÈVEMENTSCôté DÉPENSES
Impôts directs (revenu, patrimoine, successions) : généralement progressifs, donc égalisateursTransferts monétaires : minima sociaux, allocations familiales, aides au logement, indemnités de chômage
Impôts indirects (TVA, accises) : régressifs rapportés au revenu, car les ménages modestes consomment une part plus grande de leur revenuTransferts en nature : santé, école, crèche, transports publics, culture. Ils ne passent pas par le compte en banque, mais ils valent un revenu
Cotisations sociales : assises sur les salaires, souvent plafonnées, donc peu progressivesAssurances sociales : retraites, maladie, chômage
Le résultat le plus contre-intuitif du chapitre : dans la plupart des pays, l'essentiel de la réduction des inégalités vient des DÉPENSES, pas de la progressivité des impôts.
La raison est arithmétique et se voit tout de suite. Un transfert de 6 000 € versé à un ménage qui perçoit 9 000 € de revenu marchand augmente son revenu des deux tiers. Le même montant prélevé sur un ménage qui en perçoit 200 000 € le réduit de 3 %. C'est le poids relatif du montant, et non le taux d'imposition, qui déplace la distribution.

Remarque : un système peut donc être très redistributif avec une fiscalité assez peu progressive, à condition que le VOLUME collecté soit élevé et que les dépenses soient largement ouvertes. Inversement, un impôt très progressif qui rapporte peu redistribue peu. En copie : ne jamais juger la redistribution sur les seuls taux marginaux.

Mesurer l'effet redistributif : avant / après On calcule le Gini deux fois sur la même population : une fois sur le revenu marchand, une fois sur le revenu disponible. La différence est l'effet total du système socio-fiscal.
Pays fictifGini du revenu marchandGini du revenu disponibleRéduction
Nordavie0,480,28− 41,7 %
Solaria0,460,38− 17,4 %
\begin{aligned}\text{r\'eduction}_{\text{Nordavie}} &= \dfrac{0{,}48 - 0{,}28}{0{,}48} \times 100 && \quad \text{car } \text{on rapporte l'\'ecart au Gini de d\'epart} \\ &= \dfrac{0{,}20}{0{,}48} \times 100 \\ &\approx 41{,}7 && \quad \text{car } \text{arrondi au dixi\`eme}\end{aligned}Interprétation du résultat : les deux pays partent d'une inégalité marchande presque identique. Ce qui les sépare n'est donc pas leur économie, c'est leur système socio-fiscal : la Nordavie efface plus de 40 % de l'inégalité marchande, la Solaria moins de 20 %.

Remarque : les ordres de grandeur observés dans les pays à haut revenu, à la date de rédaction de cette fiche, vont dans le même sens : un Gini du revenu marchand souvent proche de 0,45 à 0,50, ramené à quelque chose comme 0,25 à 0,40 après impôts et transferts, avec de très gros écarts d'un pays à l'autre. Ces valeurs bougent : on les cite comme ordres de grandeur, jamais comme des constantes.

⚠️ Redistribuer, ce n'est pas seulement « des riches vers les pauvres » C'est la représentation spontanée, et elle est très incomplète. La redistribution opère selon trois axes, dont un seul est vertical.
  • Axe vertical : des plus aisés vers les plus modestes. C'est l'axe auquel on pense.
  • Axe du risque : des chanceux vers les malchanceux. Celui qui n'a pas été malade cette année finance celui qui l'a été. Personne ne sait à l'avance de quel côté il sera.
  • Axe du cycle de vie : des actifs vers les retraités et les enfants, donc, en grande partie, de soi-jeune vers soi-vieux.
La nature a-distributive de l'assurance sociale. Une assurance sociale (maladie, retraite, chômage) n'est pas conçue comme un instrument d'égalisation verticale : elle est conçue pour mutualiser un risque et lisser un revenu dans le temps. Un système de retraite purement contributif, où la pension serait exactement proportionnelle aux cotisations versées, ne redistribuerait rien entre catégories : il ne ferait que déplacer un revenu du milieu de vie vers la fin de vie.
Ces dispositifs ont pourtant de puissants effets redistributifs secondaires, pour trois raisons :
  1. ils comportent presque toujours des éléments non contributifs (minimum de pension, droits familiaux, périodes validées sans cotisation) ;
  2. les besoins et les risques ne sont pas répartis au hasard : la santé et l'exposition au chômage sont corrélées au revenu ;
  3. l'espérance de vie l'est aussi, ce qui joue en sens inverse pour les retraites : à pension égale, celui qui vit plus longtemps reçoit plus longtemps.
À retenir : distinguer l'objectif d'un dispositif de ses effets. Confondre les deux conduit à juger l'assurance maladie sur un critère qui n'est pas le sien, ou à créditer un système de retraite d'une égalisation qu'il ne produit pas.
👆 À toi : la gratuité de l'école est-elle pré-distributive ou redistributive ? Et la TVA à taux réduit sur les produits alimentaires ? Vérifie
1. La gratuité de l'école : pré-distributive avant tout.
La règle : une politique est pré-distributive si elle agit sur les dotations ou les règles du jeu, avant que le marché n'ait formé les revenus.
L'application : l'école construit du capital humain chez des personnes qui n'ont encore aucun revenu marchand. Elle modifie la dotation avec laquelle elles entreront sur le marché du travail, donc le revenu marchand lui-même. C'est le point d'entrée « dotations » de la boucle.
La nuance à mentionner : l'école est aussi un transfert en nature dans l'année en cours, donc elle a également une composante redistributive immédiate. Les deux catégories ne sont pas étanches : ce qui compte est de savoir par quel canal l'effet passe.
2. La TVA à taux réduit sur l'alimentation : redistributive, et par l'impôt.
L'application : elle intervient après la formation du revenu, au moment de la dépense. Comme les ménages modestes consacrent une part plus grande de leur revenu à l'alimentation, un taux réduit sur ce poste atténue le caractère régressif de la TVA.
Interprétation du résultat : c'est cependant un instrument peu ciblé. Le taux réduit profite à tous les acheteurs, y compris les plus aisés, qui dépensent en valeur absolue davantage en alimentation. Un transfert monétaire ciblé du même coût budgétaire réduirait plus fortement les inégalités. C'est l'arbitrage classique entre simplicité et ciblage.

VIII. La pandémie : un révélateur et un amplificateur


Deux effets à distinguer Un choc sanitaire mondial constitue, pour l'analyse des inégalités, une expérience grandeur nature. Il produit deux effets qu'il ne faut pas confondre :
  • Révélateur : il rend visibles des écarts qui existaient déjà et que personne ne regardait. Rien de nouveau n'est créé ; ce qui change, c'est ce qu'on voit.
  • Amplificateur : il aggrave réellement ces écarts, parce que le choc ne frappe pas tout le monde de la même façon et que les capacités d'absorption sont elles-mêmes inégales.
Une bonne copie identifie systématiquement lequel des deux effets elle décrit.
Trois échelles de disparité
  • Disparités territoriales : densité de population et conditions de transport quotidien, taille et confort des logements, accès aux soins et capacités hospitalières locales, part des emplois pouvant être exercés à distance. Deux territoires du même pays ont pu connaître des mortalités et des pertes d'activité très différentes.
  • Disparités individuelles : l'âge (facteur de risque sanitaire majeur), le revenu, la situation professionnelle (emploi télétravaillable, emploi de première ligne exposé, emploi précaire interrompu sans compensation), le logement (surface par personne, présence d'un extérieur, qualité de la connexion), l'isolement (personnes seules, personnes âgées, jeunes en études).
  • Disparités entre pays : capacités de dépistage et de soin, accès aux vaccins, marges budgétaires disponibles pour soutenir revenus et entreprises. Un pays qui peut emprunter à bas coût protège ses ménages ; un pays qui ne le peut pas ne le fait pas.
⚠️ Les deux amplifications les plus durables 1. La pauvreté extrême. La crise sanitaire a interrompu une tendance longue : pour la première fois depuis des décennies, le nombre de personnes en situation de pauvreté extrême dans le monde a augmenté sur une année, sous l'effet combiné de l'arrêt des activités informelles, de la chute des transferts envoyés par les migrants et de la hausse des prix alimentaires. Une année perdue de revenu ne se rattrape pas quand il n'y a pas d'épargne.
2. L'éducation. Les fermetures d'établissements ont produit des pertes d'apprentissage, et celles-ci ont été très inégalement réparties : équipement informatique, connexion, place pour travailler, disponibilité et capacité d'aide des parents, langue parlée à la maison.
Or le capital humain est une dotation. Une perte d'apprentissage n'est pas un épisode : elle entre dans la boucle de la partie VI et se convertit, des années plus tard, en écart de revenu, puis en écart de patrimoine, puis en écart de dotation pour la génération suivante. C'est l'exemple le plus net d'un choc temporaire à effet permanent.

IX. Conclusion : les cinq phrases à emporter


Si tu ne devais retenir que cinq choses de ce chapitre :

  1. Il y a deux inégalités, et elles bougent en sens contraire. Depuis quarante ans, l'écart entre pays se réduit pendant que l'écart au sein de nombreux pays s'accroît. Une phrase sur « les inégalités » qui ne dit pas laquelle des deux ne veut rien dire.
  2. Aucune mesure ne suffit seule. Ratio 90/10, part d'un décile, Gini, part du 1 % regardent des endroits différents de la distribution ; et le résultat dépend entièrement du revenu retenu (travail, marchand, disponible) et du stade (avant ou après redistribution).
  3. Le patrimoine est toujours plus concentré que le revenu, parce qu'il est un stock qui additionne les écarts passés, les héritages et les plus-values, là où le revenu n'est qu'un flux d'une année.
  4. L'inégalité est cumulative : dotations, conversion, résultats, transmission. Le résultat d'un tour devient la dotation du suivant. C'est cette boucle qui explique la stratification sociale, et c'est elle qu'une politique doit viser si elle veut des effets durables.
  5. Les institutions décident, et l'essentiel de la réduction vient des dépenses. Deux pays exposés à la même technologie et à la même mondialisation obtiennent des inégalités très différentes ; et un système redistribue d'abord par le volume et l'ouverture de ses dépenses, pas par ses seuls taux marginaux d'imposition.
Pour aller plus loin Ce chapitre clôt le programme de GPEC, et il ouvre sur trois champs :
  • l'économie publique, qui étudie l'arbitrage entre efficacité et équité, la théorie de l'impôt optimal et la conception des transferts ;
  • l'économie du travail, qui explique la formation des salaires, le rendement de l'éducation et les mécanismes de discrimination ;
  • l'économie du développement, qui étudie les conditions du rattrapage et l'évaluation d'impact des politiques sociales.
Et il renvoie directement à deux chapitres déjà travaillés : les outils de mesure de ce chapitre viennent d'ATIE (distributions, Lorenz, Gini, indices), et les mécanismes de la partie VI prolongent le chapitre sur les échanges et la mondialisation.